Entretien réalisé par Jean Sloover

Dessinateur considérable, Christian Sauvage crayonne sans désemparer, dès qu’il le peut, accumulant, au fil des inspirations, les carnets sans nombre où, impulsif, il éponge, trait après trait, la vie qui va. C’est là sa manière de faire. C’est là d’où sourd la matière première de son œuvre, le fonds sans fond où, à la demande, à l’envi, il puise le matériau brut de ses grands grillages. De temps en temps, la terre tremble : l’impatience triomphe et certains croquis sont promptement collés les uns aux autres dans la fébrilité. Mais c’est alors de façon provisoire, avant d’être disjoints ensuite pour de plus grands assemblages hybrides : ceux où, par la superposition d’une lourde grille, élément dominant de son travail, l’artiste opère l’improbable cicatrisation finale de ses tracés dispersés.

Etrange liant cependant que celui-là ! Assemblage de barreaux, la grille, dans le monde profane, ferme une ouverture, sépare des espaces. De même, elle s’ancre dans de la maçonnerie ; elle s’arc-boute à un cadre d’une nécessaire robustesse qui, d’office, circonscrit la vision. Il y a là des passages obstrués, de l’enfermement, de l’oblitération : carcéraux, minéraux, les réseaux que signe la grille semblent aux antipodes de ceux du monde végétal. Jaillissement de vie vers la clarté que chérit tout artiste, l’arbre est un réseau organique de vaisseaux sanguins qui s’enracine et se perd, lui, dans l’éther de ses capillaires…

Architecte, Christian Sauvage sait cela. Bien sûr. Mais il sait aussi que la herse n’épuise pas la grille. Et que celle-ci peut aussi aider au déchiffrage du monde et de la condition humaine. Il sait d’expérience qu’un cadre, certes, est une bordure qui circonscrit : un espace, une scène, une action, une image, une représentation. Mais il sait aussi que le mot « cadre » désigne également l’arrangement raisonné des différentes parties d’un ouvrage. Il sait de même qu’une grille permet parfois de mieux appréhender des choses disparates et hétérogènes en nous proposant une méthode pour saisir ce qui les lie et en fait l’essence, en fait le sens.

« Mes grilles, explique l’artiste, sont bien des pièces surajoutées en vue d’exercer plusieurs fonctions éclairantes essentielles. Celle d’abord de permettre la contiguïté spatiale d’images hétérogènes. Celle ensuite de les placer toutes sur un même plan afin d’annihiler la perspective qui rend trop flous les lointains. Même le temps se trouve de cette façon aboli : à l’image de la voûte étoilée, mes tableaux sont des images hétérochrones. La grille sert encore à s’éloigner de l’objet total représenté : elle sert à le filtrer, à prendre de la distance pour mieux en saisir l’allure d’ensemble. Un peu comme le fait le peintre qui s’éloigne de son tableau et ferment les yeux pour mieux juger de sa suggestivité. Les grilles détournent ainsi du réel pour le restituer sous une forme qui en permet une meilleure intellection : elles ont pour vertu d’éclater l’unité de ce qui est figuré. Elles rassemblent ce qui est épars, certes, mais elles démultiplient aussi les facettes du réel afin d’en faire jaillir la nature unique enfouie. Un peu comme on clive un diamant dans le sens de ses couches lamellaires… »

La grille, en ce sens, dématérialise : elle décompose la matière du monde à la manière du prisme qui difracte la lumière. Mais, dans le même temps, elle crée des cases, des casiers où mettre chaque chose, chaque sujet, chaque échantillon de la réalité : « chacun de mes dessins, précise l’artiste, jusque là tous disséminés, se retrouve in fine à sa juste place, le tout dans l’équilibre exemplaire de lumières et d’ombres que la grille génère … » Une grille, de fait, réticule par définition le monde qui nous entoure. A l’instar de la numérisation, elle fragmente le réel : elle le décompose à souhait jusqu’à ses atomes indivisibles pour les ré agencer sous une formulation opératoire, utile, éclairante.

Ce que, ce faisant, nous suggère, semble-t-il, l’artiste, c’est que la grille est une fenêtre morcelée qui permet de regarder au-dehors sans être vu. Et, surtout, sans que l’on puisse « tout » apercevoir d’emblée : pour « tout » voir en une seule fois, il faut, en effet, se déplacer, changer quelque peu d’angle de vision. Ce qui était présence devient alors absence et inversement. Se faire une idée d’ensemble, c’est en tout cas perdre pour gagner : se souvenir de ce que le nécessaire déplacement du corps a caché soudain afin de pouvoir discerner, voire surprendre autre chose. Etre en mesure d’obtenir ensuite une image complète du champ visible, c’est donc faire un travail de mémoire, lequel, toujours, convertit le regard, change la vue en vision. Cette subtile dialectique de l’absence et de la présence fait songer aux shaknisirs de Stamboul. On rêve à Aziyadé apercevant pour la première fois Loti de derrière son moucharabieh mais qui sait, dès cet instant, que son existence, à jamais, chavire. La grille, assemblage de barreaux… à claire-voie, est un outil de lucidité penserait peut-être Saramago.

L’association avec le célèbre roman de Loti s’impose presque d’elle-même. C’est que Christian Sauvage, pour structurer ses grilles n’opère pas au hasard. L’assemblage qui guide le sens de l’œuvre est un travail en partie aléatoire. Il obéit néanmoins à une démarche esthétique, une recherche du goût laquelle, forcément, se fait en fonction de ce qui est disponible dans le fonds graphique de l’artiste, mais qui s’inspire malgré tout intimement des architectures que, l’urbaniste qu’il est, connaît bien : celles qu’esquissent, vues du ciel, les parcelles des terres cultivées, les quartiers de villes zébrés d’artères. Autant de « grilles » incertaines, mais néanmoins répétitives : « la répétition d’une forme donnée, explique l’artiste, est recherchée pour trouver un équilibre jusque dans ses disproportions ».

D’évidence, nous n’assistons pas ici à l’application mécanique des géométries fractales ou des mathématiques du chaos, mais à une parcellisation contrôlée, à un morcellement maîtrisé. En somme, ce à quoi nous avons affaire, c’est à l’aménagement d’un plan de calepinage, à l’établissement d’un de ces tracés à l’aide duquel les compagnons bâtisseurs représentent graphiquement le détail préalable des joints d’une façade. Une seule règle élémentaire s’impose ici : reprendre toujours la même forme mais autrement. Selon le hasard du fonds et la nécessité de l’Art Royal. On sait la puissante valeur ajoutée que le montage confère à l’oeuvre cinématographique. La grille est un imprégnateur entre ce qui est dessiné et ce qui est. Le pigment et son médium imprègnent même les dessins au sens figuré comme au sens propre : les croquis élémentaires, les épures anecdotiques de l’artiste sont noyés dans la colle, clôturés d’huile, quelquefois bornés de gouache.

Ces chroniques du temps qui passe - du temps perdu ? - Christian Sauvage les élaborent pas à pas, petit à petit comme on monte un film, donc, ou comme on confectionne une planche de bande dessinée : il fouille et fouaille à la recherche de l’harmonie et de la nervosité, de la continuité et de la rupture. Son travail s’apparente à la réalisation d’un puzzle : il s’accomplit par l’ajustage, par essais et erreurs, de pièces, puis de scènes successives. Equilibre de l’ensemble et souci du détail l’animent : cadre, fissures, creux, lignes, résilles, vides, pleins, juxtaposent les instantanés, aménagent leur connexion physique, les font entrer en résonance. Leurs intersections concentrent l’énergie de l’œuvre ; les aquarellistes parleraient ici de points de force. Les grilles créent un univers et relatent une histoire. Elles nous racontent ce qui est à la manière d’un Mandala : l’impermanence des choses et des êtres, le labyrinthe des villes, celui des gens. Le dédale de l’univers, macrocosme des relations humaines et des relations sociales : ce « labyrinthe du monde » dont parlait Marguerite Yourcenar et dans lequel nous vivons tous.

Empreinte du temps qui passe, imprégnation du temps passé : dans le travail de Christian Sauvage, comme dans toute création artistique, il y a du déterminisme historique à l’œuvre. De ce qui a été, ses tableaux sont autant de chroniques personnelles, certes, mais nous le savons tous : l’époque traverse chacun de nous… En ce sens, l’artiste s’inscrit en partie dans le sillage des Mythologies d’un Roland Barthes. En 1957, le sémiologue s’était attaché à y décortiquer les symboles de la société de consommation française - le paquet d’Omo, Greta Garbo, la DS, le steak frites… - qui pousse alors ses rhizomes. L’essai de Barthes, intellectuel engagé, entend mettre à nu, et le sens caché des objets du nouveau quotidien, et le grand récit qui le leur confère. Son but : dégager, au-delà des idées et des valeurs qu’ils affirment porter, la signification politique des mythes de la culture de masse qui se déploie alors. A sa manière, Christian Sauvage ne déconstruit-il pas, lui aussi, le souk de notre incertaine postmodernité ?

Probablement l’artiste s’écarte-t-il de façon délibérée de l’épaisseur politique des Mythologies : Barthes, penseur critique, entendait clairement donner un sens caché au Guide bleu, au Catch, au Tour de France : celui de son aversion personnelle pour l’idéologie bourgeoisie. Ce n’est sans doute pas le dessein ultime de Christian Sauvage que montrer en quoi les innombrables thèmes de ses dessins s’enracinent dans un mécanisme social fondateur. Abouti, achevé, le tableau, éclatement immuable, autorise d’ailleurs volontairement plusieurs niveaux de lecture : chacun, toujours, quel qu’il soit, peut y trouver une part de sa propre histoire. Néanmoins, l’observateur attentif y reconnaîtra sans peine quelques thèmes bien connus de la société contemporaine : l’obsession du temps, de la sécurité, le refus de la mort… En ce sens, Christian Sauvage a quelque chose d’un passant, d’un passeur : loin des consolations incertaines de l’heure, il aide chacun de nous à regarder le monde tel qu’il est et non pas tel que nous voudrions qu’il fût…

Présentation hiver 2012 - Commissaire Elizabeth Bernard - Dieleman

... Comme la défragmentation d'un disque dur, un collage de Christian Sauvage ignore la notion d'ordre ou de désordre, supprime l'isolement de chaques morceaux de vie ou d'écriture, ... , sans réserve alors ses morceaux vécus s'expriment d'un geste constant pour remplir ses panneaux ainsi thérapie contre l'absurde ...